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C’est sous le double signe de l’ouverture et de la confrontation que Filomena Borecká jeune artiste nourrie de cultures différentes (elle est née et a étudié à Prague avant de compléter sa formation auprès de l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris), a choisi de placer son œuvre. De ces expériences croisées, elle a gardé l’envie de laisser s’exprimer dans sa création des influences et des réminiscences variées qu’elle intègre à son discours personnel, comme autant d’enrichissements. Les rencontres qui ont jalonne´ son parcours lui ont également permis de découvrir le prix de l’altérité, et c’est afin de faire jouer a` plein cette dimension de l’Autre qu’elle s’est lancée dans un processus de « duels » créatifs avec la jeune artiste française Caroline Gillot. Une première manche de leur face à face s’est ainsi jouée a` Paris en 2002, avant de se poursuivre par une présentation de leur travail à Prague en mai 2005.

Soucieuse de ne pas se laisser enfermer dans une seule approche technique ou formelle, Filomena Borecká multiplie les expériences. Elle dessine, sculpte, réalise des installations et anime certaines de ses créations lors de performances. Une même volonté de se frotter à la diversité est sensible dans le choix qu’elle fait des matériaux ; elle travaille aussi bien la pierre que le latex et intègre dans quelques-unes de ses œuvres des éléments préexistants. Son travail se situe lui-même à la croisée de sensations diverses, sollicitant des sens que notre société moderne, victime d’une trop grande spécialisation, s’évertue a` vouloir séparer. Faisant appel à la vue, à l’ouïe, au toucher misant sur leurs échos respectifs comme sur leurs synergies, jouant à la fois sur un plan physiologique et symbolique, ses œuvres nous offrent de réconcilier, dans un même geste, des affects que nous percevons de manière éclatée mais qui participent au merveilleux pluriel de notre identité. Et plutôt que de s’arrêter à la conception d’un moi indivisible et souverain, l’artiste préfère interroger ces innombrables autres que l’on porte en soi, laissant la porte ouverte à tous ces avatars possibles, multiples mais intimes, tenus par un même souffle, liés par une même voix intérieure.

Et c’est peut-être là ce qui frappe le plus dans l’œuvre de la jeune artiste. Derrière l’apparente multiplicité de son travail, on pressent ce qui en fait la profonde cohérence, ce qui lui donne sa signification la plus universelle mais aussi la plus personnelle. Dans ses dessins, comme dans ses installations, elle ne se laisse distraire ni par la couleur ni par les éléments décoratifs mais va à l’essentiel, en utilisant des formes primordiales, quasi élémentaires, dans lesquelles on devine l’expression de ce rythme universel, de ce souffle vital, qui nous traverse et nous enrobe. On s’approche ici de la conception « circambulatoire » du Soi, chère à C.G. Jung, qui, par les méandres centrifuges de la conscience, relie les différentes facettes de notre personnalité à un centre « réunifié ». Ce rythme, lancinant et irrépressible, est aussi celui qui nous touche de prime abord dans les dessins au crayon ou à l’encre que l’artiste a réalisés entre 2002 et 2004. Là encore, les titres ne trompent pas : Regards, Communion, Union, Attirance, jusqu’au cycle Transmigration réalisé entre 2003 et 2004 et exposé à New York. Il s’agit bien de ce flux commun qui nous rend solidaires des soubresauts de notre univers. C’est encore là le propos de l’installation-performance Coexistence-Entichements, réalisée pour la première fois à Paris en 2004 et lors de laquelle Filomena Borecká « insuffle » littéralement la vie à des sculptures sonores qui, une fois animées (et il faut prendre ici ce terme dans son sens premier de « douées de vie »), émettent à leur tour leur propre souffle, font résonner leur propre voix. Cette installation évoque le chœur multiple des sociétés humaines où chaque individu, riche de sa singularité, est appelé à mêler sa voix à l’harmonie générale. Elle est aussi une métaphore en acte du « souffle créateur », celui de l’artiste démiurge qui donne vie à l’inanimé et dote sa création, ses « créatures », d’une existence autonome.

L’actuelle exposition à l’Institut français de Prague, réunit des œuvres récentes à de plus anciennes. Toutes pourtant sont marquées de ces forces duelles qui, par le jeu et la combinaison de leur singularité, participent à l’établissement d’un équilibre. C’est à la recherche de cette harmonie, fruit de l’ouverture et de la confrontation, de la rencontre comme de l’affrontement, que Filomena Borecká nous convie.

Anna Pravdova et Bertrand Schmitt, Prague - Paris

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© Filomena Borecka 2005